Les signes vitaux du Québec se sont-ils améliorés de 2015 à 2019?

Le projet des Indicateurs du bien-être au Québec repose sur le constat que le PIB est un indicateur trop étroit pour évaluer à lui seul le bien-être des Québécoises et des Québécois et l’interdépendance des trois piliers économiques, sociaux et environnementaux. Il doit être complété par d’autres indicateurs pour dresser un portrait plus complet et plus nuancé de l’évolution de notre qualité de vie. Dans cette perspective, les politiques publiques ont un rôle déterminant pour créer cet équilibre juste et durable pour l’humanité

Cela dit, les signes vitaux de la société québécoise se sont-ils améliorés dans les dernières années? 

Bien qu’une période de cinq ans ne permet pas d’obtenir une tendance éprouvée, la tendance générale entre 2015 et 2019 est néanmoins à la progression de nombreux indicateurs dans la bonne direction.

Si la croissance annuelle du PIB nominal a été de 4,4% au cours de cette période, cette progression occulte des dimensions fondamentales de la qualité de vie, de la santé et de l’environnement des Québécoises et des Québécois pour lesquelles l’évolution des indicateurs a pu être défavorable ou peu satisfaisante pendant cette période. 

Plusieurs indicateurs fondamentaux, surtout de nature sociale et environnementale, manquent encore à l’appel, faute de données robustes et fréquentes. Pensons à des indicateurs en matière d’économie sociale, de santé environnementale ou d’évolution de la biodiversité, pour n’en citer que quelques-uns. Produire des données robustes et fréquentes représente un besoin criant pour nous permettre de tracer un portrait fiable de la qualité de vie au Québec et de corriger le tir, au besoin, vers les objectifs souhaités.

De même, de nombreux indicateurs ne font l’objet d’aucune cible dans le cadre d’une politique publique, rendant l’interprétation des tendances plus ardue. Or, l'identification de cibles pour certains indicateurs, basées sur les valeurs collectives, permettrait une planification adéquate des efforts nécessaires à l'atteinte de la qualité de vie que l'on veut. 

Enfin, les effets structurels et conjoncturels de la COVID-19 devront être mesurés dans les années à venir pour documenter l’impact de la pandémie sur l’évolution des tendances 2015-2019.


Tendances économiques

De 2015 à 2019, les indicateurs économiques et financiers du Québec se sont globalement améliorés. Que ce soit au niveau du revenu par personne, du marché de l’emploi, de la productivité, de l’investissement, de la précarité de l’emploi, du dynamisme de la création de nouvelles entreprises, tous les indicateurs ont évolué favorablement.

Sur le plan de l’emploi en particulier, le travail involontaire à temps partiel a décliné, la précarité des emplois a été moins sévère, les emplois de qualité ont été en hausse et de façon générale, le marché de l’emploi s’est nettement amélioré. La croissance économique a contribué à la forte amélioration de l’endettement public même si l’endettement privé, quant à lui, s’est accru, un phénomène facilité par de très faibles taux d’emprunt. 

En revanche, des zones de préoccupations économiques notables sont à souligner, notamment en matière d'éducation. Les résultats des élèves québécois aux tests PISA (Programme international pour le suivi des acquis des élèves - OCDE) ont reculé au cours de ces cinq dernières années. De même, la proportion de la population de 25 ans et plus ayant un diplôme d’études secondaires et postsecondaires est restée relativement stable. Quant à l’investissement public et privé en recherche et développement, il recule alors que l’innovation est l’une des clés pour positionner le Québec sur les créneaux économiques de demain et accroître la qualité des emplois. La part du PIB dédié aux produits environnementaux et aux technologies propres a reculé de plus de 10% entre 2015 et 2019 alors que le Québec cible une augmentation de 20% de la proportion d’entreprises québécoises qui mettent en œuvre des pratiques d’affaires écoresponsables, y compris l’adoption de technologies propres.

Au chapitre des indicateurs économiques absents à documenter, notons l’absence de données robustes et fréquentes liées à l’évolution de la vitalité de l’économie sociale et de l’entrepreneuriat collectif québécois. Il s’agit d’un angle mort important car l’économie sociale est un important vecteur de richesse et d’innovation sociale au Québec.


Tendances sociétales

De 2015 à 2019, les conditions socioéconomiques se sont généralement améliorées. Les inégalités se sont amoindries peu importe le type d’indicateur retenu. De même, le niveau d’insécurité alimentaire a diminué (même si cela ne fournit aucune indication sur la qualité des aliments), l’espérance de vie moyenne a augmenté et la gravité de la criminalité a baissé. Les segments plus marginalisés de la population québécoise, à savoir les personnes immigrantes et autochtones, ont eu significativement plus de facilité à obtenir un emploi, bien que des progrès importants restent à faire.

En revanche, il persiste des zones de préoccupations sociales notables. La baisse du taux d’inoccupation des logements a eu comme conséquence négative d’exacerber les difficultés des ménages à accéder à des logements abordables. Les inégalités salariales se sont légèrement accrues entre les hommes et les femmes (malgré l’objectif de la Loi sur l’équité salariale au Québec), même si l’écart du taux d’emploi s’est quant à lui légèrement rétréci. Enfin, le Québec a vu la santé mentale perçue de la population des 12 ans et plus se dégrader ; une dégradation qui ne tient pas encore compte de l’effet de la pandémie.

Au chapitre des indicateurs sociaux absents à documenter, notons l’absence de données robustes et fréquentes liées à la qualité du système de services de garde à l’enfance, l’engagement communautaire et l’implication bénévole des Québécoises et des Québécois, l’état de l’itinérance au Québec, l’état de la santé environnementale, de même que la vitalité des langues autochtones. Tous ces indicateurs constituent des repères trop importants aux yeux de la population québécoise pour être laissés sans surveillance ou sans production plus systémique de données.


Tendances environnementales

Entre 2015 et 2019, le bilan environnemental reste en demi-teinte. 

D’un côté, le pourcentage du territoire couvert par des aires protégées terrestres et marines a dépassé les 10% (la cible québécoise de 17% a été atteinte en 2020 et une nouvelle cible de 30% d’ici 2030 a été officialisée), les investissements dans les infrastructures en transport collectif ont pris de la vitesse mais devront s’accélérer (la cible québécoise est d’équilibrer les investissements entre le transport collectif et le réseau routier d’ici 2030), la consommation d’eau potable par personne a diminué de 6% (la cible québécoise est de réduire de 20% d’ici 2025 sous le niveau de 2015). Le Québec a aussi consommé 4% moins d’énergie pour produire autant de richesse (la cible québécoise est d’améliorer de 15% d’ici 2030 sous le niveau de 2013 l’efficacité avec laquelle l’énergie est utilisée), le nombre de jours de mauvaise qualité de l’air a substantiellement reculé de 34% et la mise en chantier de logement individuels a fortement diminué de 27%, ce qui témoigne possiblement de l’émergence d’une tendance vers une certaine densification urbaine, essentielle à la protection des milieux naturels et agricoles.

En revanche, des zones de préoccupations environnementales importantes sont à relever. Lorsque la tendance évolue dans le sens souhaitable, le rythme des progrès est généralement bien insuffisant : les émissions de GES ont augmenté (le Québec devra faire des efforts sans précédent pour atteindre sa cible de -37,5% des émissions des GES d’ici 2030 sous le niveau de 1990), le nombre de véhicules sur les routes s’est accru de 6% (la cible québécoise est de réduire de 20% la part des déplacements effectués en auto-solo d’ici 2030 sous le niveau de 2011) et l’accès à des espaces verts s’est restreint pour les ménages québécois. La situation de la biodiversité est préoccupante, même si l’ampleur de la dégradation ne peut être validée sans indicateurs robustes et fiables à l’échelle du Québec. Enfin, l’indice de circularité de l’économie québécoise, qui est estimé à 3,5% (32 tonnes de matières consommées par habitant) est loin du niveau mondial actuel de 8,6% et encore plus loin de l’objectif planétaire de 17% en 2030.

Au chapitre des indicateurs environnementaux absents à documenter, notons l’absence de données robustes et fréquentes liées à la mobilité durable (part modale des modes de mobilité durable, trajets de longue durée en automobile pour se rendre au travail), à l’adaptation aux changements climatiques (par ex. le total des catastrophes et urgences liées aux phénomènes météorologiques extrêmes), à l’évolution de la biodiversité (par ex. l’évolution des écosystèmes, l’état de conservation des milieux humides et hydriques), à l’artificialisation des sols ou à la capacité de séquestration du carbone. Faute d’avoir de meilleures données, le Québec ne peut adopter de politiques publiques environnementales adaptées dont les effets pourront être mesurés.